Pierre Loria et le royaume des araignées

Pierre Loria est l’un des rares arachnologues de Suisse romande. Entre le laboratoire et la nature, il collecte et étudie ces créatures ingénieuses et fascinantes, pourtant mal perçues par le grand public. Face à tous les préjugés, la science contre-attaque. Interview.
Pierre Loria analysant des spécimens d'araignées à la loupe binoculaire
Pierre Loria analysant des spécimens d’araignées à la loupe binoculaire – © WonderFauna/SamanthaKeller

Pierre Loria, vous êtes arachnologue. Quelles sont les différentes missions qui constituent votre métier ? 

Une part significative de mon travail consiste à identifier les araignées, que ce soit dans mon propre laboratoire ou dans des institutions collaboratrices. Une autre séquence se déroule en plein air lorsque je me rends sur des sites spécifiques pour collecter différentes espèces d’araignées.

Mes mandats sont parfois liés à la gestion des milieux naturels, car les arachnides nous fournissent des renseignements uniques sur la qualité des écosystèmes. Selon les espèces d’araignées trouvées sur un site, je suis amené à analyser des données ou à rédiger des rapports pour répondre à des questions comme suit : doit-on modifier l’habitat pour le rendre plus adapté ou faut-il plutôt protéger certaines zones pour favoriser leurs expansions ? 

En outre, un autre aspect de mon travail consiste à organiser des événements et des conférences éducatives sur les araignées pour le grand public, afin de l’éclairer sur leur importance dans l’écosystème. Je propose également une formation destinée aux scientifiques.

Combien d’espèces d’araignées comptons-nous en Suisse ?

Notre pays compte environ 1 000 espèces. Certaines ont toutefois été observées dans des serres de plantes exotiques, ce qui alimente actuellement un débat quant à leur statut indigène. Une liste actualisée devrait prochainement être publiée sur le site infofauna.ch afin de clarifier la situation. Ce nombre remarquable au regard de la superficie de la Suisse, est comparable à celui recensé en Allemagne et en Autriche. En France, on compte environ 1 600 espèces. En plus de la différence de taille entre les deux pays, cette disparité est due à l’ajout de milieux supplémentaires, notamment avec le sud de la France, la côte atlantique et aussi une grande partie du nord du pays.

Un chiffre colossal, comme vous le dites, pour la Suisse. Quelle est la cause de la grande diversité d’espèces dans ce pays ?

La Suisse, bien que petit pays, compte de nombreux écosystèmes distincts qui hébergent une grande variété d’espèces. Nous avons également la chance d’avoir les Alpes, qui, en plus d’abriter des espèces montagnardes, scindent la Suisse en différents versants et contribuent ainsi à diversifier la faune.

C’est aussi grâce au mode de vie tridimensionnel des araignées que l’on compte environ 1 000 espèces différentes. Certaines s’épanouissent sur le sol, d’autres se plaisent uniquement dans les herbes, tandis que d’autres encore ne prospèrent que sur les buissons, les arbres ou même au sommet de leurs cimes. Par conséquent, dans n’importe quel habitat, qu’il s’agisse d’un marais ou d’une forêt, on peut y trouver de nombreuses espèces du sol au sommet de la canopée. Sur le terrain, on examine toujours ces trois strates lorsqu’on procède à la collecte d’araignées.

C’est impressionnant, les araignées ont donc conquis tous les milieux ! Comment peuvent-elles servir d’indicateurs de l’état de l’écosystème ?

La diversité des espèces d’araignées augmente en parallèle du nombre de micro-habitats et de microstructures. Dans une prairie, par exemple, on peut trouver des franges d’herbe sèche étendues, de hautes herbes mortes, des zones rases, des arbustes… Chacune de ces structures crée un micro-habitat distinct. Plus les structures sont nombreuses, plus la diversité des espèces est grande, ce qui entraîne parfois des fluctuations de l’humidité susceptibles de renforcer ou d’affaiblir certaines d’entre elles. D’un autre côté, il faut également considérer la qualité de l’habitat, car les araignées sont de bons indicateurs à cet égard. Ceci tient au fait que certaines espèces sont très exigeantes quant à leur habitat ou à leurs conditions de vie, par exemple en ce qui concerne l’humidité, la lumière ou la présence d’une forêt à proximité. En raison de ces exigences particulières, un habitat donné peut abriter une grande diversité d’espèces. Une faune composée d’espèces spécialistes constitue un indicateur d’un habitat en bon état, soit en raison de son ancienneté, soit grâce à une gestion adaptée qui préserve les espèces les plus sensibles aux perturbations. À contrario, imaginons qu’un groupe d’espèces dites « généralistes » — capables de s’établir dans des forêts ou des zones trop artificialisées, comme les gazons — soit présent dans une prairie. Si la majorité des espèces trouvées dans un habitat sont généralistes, il y a un problème. Cela peut s’expliquer, par exemple, par un fauchage trop fréquent ou trop précoce, ce qui réduit la présence de zones de refuge. Les araignées sont ainsi des indicateurs biologiques fiables, au regard des données écologiques qu’elles fournissent.

Souvent, on pense à tort que les araignées sont des insectes. Pourquoi ne le sont-elles pas ?

Les insectes et les araignées appartiennent au groupe des arthropodes. Ils se caractérisent par un exosquelette qu’ils renouvellent par mue, ainsi que par des appendices articulés. La principale différence entre ces deux groupes réside dans le nombre de pattes : six chez les insectes et huit chez les araignées.

Puis, l’araignée possède un corps divisé en deux parties : le céphalothorax et l’abdomen, tandis que les insectes ont un corps composé de trois segments. En effet, la tête et le thorax se distinguent chez les insectes, alors que ces deux parties sont fusionnées en un seul élément, appelé céphalothorax, chez les araignées.

Enfin, une autre caractéristique des araignées est leurs chélicères, des pièces buccales situées à l’avant du corps, sur leur céphalothorax, et terminées par des crochets. Les insectes, quant à eux, présentent des mandibules, qui forment leur appareil buccal. En outre, il y a d’autres distinctions : des yeux composés — contrairement aux araignées, qui possèdent des yeux dits « simples » ; la présence d’antennes et d’ailes chez les insectes, etc.

« C’est aussi grâce au mode de vie tridimensionnel des araignées que l’on compte environ 1 000 espèces différentes (en Suisse). »

Pierre Loria, arachnologue

Et qu’est-ce qui différencie les araignées des autres arachnides ?

Les araignées appartiennent à la classe des arachnides, qui comprend en Suisse les scorpions, les opilions — communément appelés « chèvres » ou « faucheux » — ainsi que les acariens. Les araignées se distinguent des autres arachnides par leur capacité à injecter un venin grâce à leurs crochets. Elles sont les seules à posséder ces structures sur leurs chélicères. De plus, elles ont la capacité unique de produire de la soie grâce à leurs filières, de fins tubes situés à l’extrémité de leur abdomen et généralement au nombre de six (tandis que d’autres créatures, comme les chenilles, fabriquent de la soie par leur bouche). Les filières et les glandes séricigènes qu’elles possèdent dans l’abdomen sont responsables de la production de soie et permettent aux araignées de tisser des toiles. Elles servent également à d’autres fins, telles que la production de cocons ou l’évitement de chutes. Les araignées produisent en effet un fil de sécurité lorsqu’elles se déplacent. Certaines espèces utilisent aussi leurs filières pour emballer leurs proies.

Une autre caractéristique est que l’araignée possède huit pattes principales et une paire de pattes plus petites à l’avant, appelées pédipalpes. Ces derniers servent d’organes sensoriels, permettant à l’araignée de percevoir le toucher et le goût de sa nourriture grâce à des soies, des poils extrêmement sensibles. Ainsi, ces appendices, qu’on appelle aussi « pattes mâchoires », aident les arachnides à amener la nourriture jusqu’à leur bouche, située sous les chélicères. Ils facilitent également le broyage des aliments. Les arachnides présentent des différences d’usage de leurs pédipalpes : chez les scorpions, ce sont les pinces, tandis que chez les araignées, en plus d’être des organes sensoriels, ils sont également des organes reproducteurs chez le mâle adulte. En effet, on reconnaît facilement les mâles adultes grâce à leurs pédipalpes, qui ressemblent à de petits gants de boxe. Les araignées mâles adultes possèdent sur ces membres des bulbes copulateurs qui leur permettent de s’accoupler avec les femelles.

« En effet, on reconnaît facilement les mâles adultes grâce à leurs pédipalpes, qui ressemblent à de petits gants de boxe. »

Pierre Loria, arachnologue

Des petites pattes en guise de « bulbes copulateurs »… c’est assez insolite ! Comment font-ils lors des accouplements ?

La reproduction se déroule en deux étapes. Tout d’abord, le mâle adulte se retire et tisse une petite toile appelée « toile spermatique ». Il y dépose quelques gouttes de sperme, dans lesquelles il plonge successivement ses deux pédipalpes, qui se chargent alors de sperme par capillarité et se transforment en véritables seringues. Il s’approche ensuite de la femelle et insère ses pédipalpes, un à un, dans l’épigyne, située sous l’abdomen de la femelle.

Nous parlions précédemment de crochets à venin. Est-ce que toutes les araignées sont venimeuses ? Si oui, sont-elles dangereuses pour autant ?

En Suisse, 99 % des araignées sont venimeuses, à l’exception d’une famille d’araignées qui a perdu l’usage de son venin. Cependant, « venimeux » et « dangereux » sont deux notions distinctes ! Il est important de garder à l’esprit que la grande majorité des espèces d’araignées ne peuvent pas mordre, car leurs chélicères sont trop petites pour percer la peau. Même si quelques-unes en sont capables, les morsures d’araignées en Suisse, comme en Europe, ne représentent aucun danger pour l’être humain. En Suisse, depuis la nuit des temps, aucun décès n’a été enregistré, tandis que dans le monde, on compte entre 0 et 15 décès par an, ce qui est extrêmement rare ! Il existe des cas où des araignées ont été accusées à tort dans le sud de l’Europe, mais ces cas résultent d’erreurs de diagnostic ou d’une absence de causes réelles. Les médias ont plutôt tendance à exploiter ces petites bêtes pour créer des histoires à sensations ! De plus, contrairement à une idée reçue et aux venins des hyménoptères (NDLR : abeilles, frelons, guêpes), aucune allergie aux venins d’araignée n’a été détectée, bien que certaines personnes puissent réagir différemment à une morsure. Il faut aussi rappeler que ces venins — propres à chaque espèce d’araignée — ont évolué pour cibler les invertébrés qu’elles chassent, et non les grands mammifères.

« En Suisse, 99 % des araignées sont venimeuses, à l’exception d’une famille d’araignées qui a perdu l’usage de son venin. Cependant, « venimeux » et « dangereux » sont deux notions distinctes ! »

Pierre Loria, arachnologue

Je vous remercie pour ces éclaircissements sur les araignées ; nous voilà rassurés ! Pour conclure, pourriez-vous nous parler de vos projets futurs ?

Parallèlement à mon activité indépendante d’arachnologue, je travaille à l’Université de Genève, notamment dans le cadre du projet « AUXI-GEN » porté par l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature (OCAN), visant à étudier les ravageurs et les auxiliaires présents dans les champs de colza. Bien que relativement récente, cette culture ne semble pas encore adaptée à l’agriculture biologique et nécessite souvent des traitements. Il est ainsi courant d’avoir recours à des mesures préventives, même en l’absence d’attaques, notamment à l’aide d’insecticides synthétiques. Cela soulève des inquiétudes en matière de santé publique et de pollution de l’environnement. Ce projet cherche donc à examiner les relations entre les ravageurs, ces petits organismes qui détruisent les cultures, et les auxiliaires, qu’il s’agisse d’insectes ou d’araignées. L’un des principaux objectifs est de comprendre comment favoriser les auxiliaires grâce aux surfaces de promotion de la biodiversité (SPB), de petites zones situées à proximité des cultures. Pour ce projet de longue durée, je dois identifier les araignées et participer à l’analyse des données. 

En outre, je suis membre actif du Comité de la faune de Genève, une organisation qui exploite un site Web consacré à la science participative. Son but consiste à rassembler des informations sur différents groupes d’animaux et à identifier des espèces. De plus, cette entité édite chaque année un livre sur une espèce donnée. Nous espérons qu’un ouvrage sur les araignées verra le jour !

Contrairement à d’autres groupes d’animaux, tels que les papillons et les coléoptères, les araignées sont relativement méconnues et de nombreuses espèces restent à découvrir ! J’aimerais donc continuer de faire progresser nos connaissances sur les araignées en Suisse, notamment par la publication d’articles et d’ouvrages à leur sujet, ainsi que par la collecte de données essentielles à leur compréhension. D’autre part, je compte poursuivre l’animation de ma formation sur les araignées afin de susciter l’intérêt des gens pour ces créatures fascinantes.


Texte et images : Samantha Keller/WonderFauna ©

Site internet de Pierre Loria : https://pierreloria.ch

Nous remercions chaleureusement l’Université de Neuchâtel, Edward Mitchell, Émilie Favre et Sylvain Lanz pour la précieuse collaboration autour des images réalisées à la loupe binoculaire.

Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi

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