Des Vivants parmi d’autres

Regard sur le monde avec Matthieu Gafsou

Depuis plus de vingt ans, Matthieu Gafsou développe une œuvre photographique attentive aux fractures de notre époque. Ses séries explorent des territoires où nos certitudes se fissurent et nos angoisses éclatent : les corps augmentés par la technologie dans H+, les existences bouleversées par la dépendance dans Only God Can Judge Me, l’effritement de l’institution catholique dans Sacré. La photographie devient alors un outil d’enquête et se mêle à une vaste réflexion sur notre condition. Avec Vivants (2023), le sujet change d’échelle et questionne le tissu même de notre existence. Au fil des pages, une question se déploie, à la fois simple et vertigineuse : qu'avons-nous fait du vivant et – en miroir – que sommes-nous devenus ?
Feu II, 2019. Extrait de Vivants, de Matthieu Gafsou, Atelier EXB, 2023.— © Matthieu Gafsou / MAPS / Galerie C
Feu II, 2019. Extrait de Vivants, de Matthieu Gafsou, Atelier EXB, 2023.— © Matthieu Gafsou / MAPS / Galerie C

Les racines d’une séparation

En Occident, plusieurs siècles d’histoire ont contribué à ancrer une séparation profonde entre l’être humain et le reste du vivant. Parce qu’il possède la raison, le langage et la technique, l’humain s’est progressivement pensé comme une espèce à part, capable de mesurer, d’exploiter et d’organiser une planète déposée entre ses mains. Cette vision du monde a façonné nos sociétés, faisant de la nature une ressource à exploiter, un paysage à aménager, un objet à maîtriser par la connaissance.

Aujourd’hui, les conséquences de cette conception ne relèvent plus de la spéculation. Les canicules s’intensifient, les glaciers reculent, les espèces disparaissent à un rythme alarmant, tandis que les équilibres écologiques se fragilisent. Longtemps considéré comme un simple décor ou une externalité, l’environnement — et ceux qui y vivent — nous rappelle désormais qu’il constitue la condition même de notre existence.

Pour Matthieu Gafsou, cette réflexion est née d’une expérience intime : la paternité. À la naissance de ses enfants, la confiance dans les lendemains s’est fissurée en prenant conscience qu’ils habiteraient le monde que nous sommes en train de façonner. Vivants naît de ce tremblement personnel et nourrit une interrogation sur la responsabilité, la transmission et la place que nous occupons parmi les autres formes de vie.

Une crise de la perception

Les connaissances sur les bouleversements écologiques n’ont jamais été aussi fines et nombreuses. Les études s’accumulent, les modèles se précisent, les conséquences sont largement documentées. Pourtant, cette accumulation de savoirs peine à modifier profondément notre manière d’habiter le monde. Quelque chose résiste entre la connaissance et l’expérience.

Le philosophe et écologiste américain David Abram voit dans ce décalage le signe d’une crise du sensible, un déficit de perception. Pour lui, percevoir n’est jamais observer le monde de l’extérieur : c’est entrer en relation avec lui. Avant même que la pensée n’interprète, le corps répond déjà au vent, à la lumière, aux odeurs, aux bruissements. Cette réciprocité, longtemps au cœur de notre rapport au vivant, s’est progressivement affaiblie dans des existences de plus en plus médiatisées par les écrans, les flux d’informations et les environnements artificialisés.

C’est précisément dans cette faille que s’inscrit Vivants. Gafsou ne cherche ni à démontrer une catastrophe déjà connue ni à faire entendre un discours militant. Il propose une expérience du regard. Ses photographies ralentissent notre perception et nous invitent à retrouver une proximité avec un monde devenu paradoxalement familier, lointain et parfois invisible.

Cette expérience tient autant aux sujets photographiés qu’à la manière dont ils dialoguent. Un portrait succède à une végétation envahissante, un paysage industriel répond à la fragilité d’un corps, une silhouette humaine apparaît comme une présence parmi d’autres. Les images ne délivrent pas un message, mais composent un réseau d’échos où chaque photographie modifie la lecture de la précédente.

« Ses photographies ralentissent notre perception et nous invitent à retrouver une proximité avec un monde devenu paradoxalement familier, lointain et parfois invisible. »

– Quentin Arnoux, à propos de la pratique de Matthieu Gafsou

Raconter par la photographie

Parmi les gestes les plus marquants de l’ouvrage, Matthieu Gafsou verse du pétrole brut sur certains tirages avant de les rephotographier. Les surfaces se couvrent ainsi d’irisations noires et dorées ; le paysage semble soudain contaminé par une matière aussi séduisante qu’inquiétante.

Cette intervention pourrait n’être qu’un procédé plastique. Elle constitue pourtant l’un des centres de gravité du projet. Le pétrole n’est pas seulement une substance polluante. Il est aussi l’énergie qui a rendu possible notre développement industriel et dont dépend encore une grande partie de nos modes de vie. En venant recouvrir les photographies, il ne détruit pas les paysages : il révèle une contradiction. Ce que nous considérons comme extérieur à la nature est déjà inscrit en elle. Ce qui menace les équilibres du vivant est aussi ce qui soutient encore notre confort quotidien.

La contamination n’est donc pas seulement dans l’image. Elle traverse également celui qui la regarde. Devant ces surfaces iridescentes, le regard oscille entre fascination esthétique et malaise. L’œuvre ne délivre aucune réponse, elle fait éprouver une contradiction que les discours peinent souvent à rendre sensible. C’est là la puissance de l’art.

Un monde d’hybrides

Cette intervention sur les tirages dit quelque chose de la nature même du livre. Vivants n’est pas un inventaire photographique de la crise écologique ; c’est un essai visuel construit par associations, rapprochements et résonances.

Portraits, paysages, végétaux, animaux, infrastructures industrielles ou détails presque abstraits composent une même trame. Aucun sujet ne domine les autres. Un visage reçoit la même attention qu’un sous-bois, une fleur dialogue avec une machine, un ciel chargé répond à une présence humaine. Peu à peu, le livre dissout les lignes de séparation que notre regard avait fini par considérer comme naturelles.

Cette logique fait écho aux analyses du philosophe français Bruno Latour, pour qui la modernité prétend séparer la nature de la culture alors qu’elle produit en permanence des hybrides mêlant humains, techniques et non-humains. Les photographies de Gafsou donnent une forme sensible à cette pensée : elles montrent un monde où les frontières que nous croyons établies ne cessent de se brouiller.

Regarder autrement ne consiste donc pas à retrouver une nature idéalisée, mais à reconnaître que nous sommes pris dans un réseau de relations dont nous dépendons. Cette prise de conscience n’a rien d’abstrait. Elle commence dans l’expérience la plus quotidienne : écouter le chant d’un merle, observer un insecte survoler une prairie fleurie, sentir qu’un paysage est le fruit d’une communauté de présences dont nous faisons partie.

« Regarder autrement ne consiste donc pas à retrouver une nature idéalisée, mais à reconnaître que nous sommes pris dans un réseau de relations dont nous dépendons. »

– Quentin Arnoux, à propos de la pratique de Matthieu Gafsou

Ce qu’on emporte

C’est à ce seuil que Vivants nous laisse, ni consolés, ni accablés de culpabilité, mais debout devant quelque chose qu’on avait fini par oublier : la possibilité d’un lien au monde qui ne soit pas fondé sur la prise, la capture ou la possession, mais sur une forme d’attention réciproque.

À la fermeture du livre, quelque chose a déjà changé. Dans la façon d’écouter le chant des forêts, dans la manière de regarder un paysage pastoral, dans la compréhension que nous sommes les coauteurs de ce monde et qu’il est encore temps, si nous le voulons vraiment, d’être des vivants parmi d’autres.


Bibliographie

Abram, D. (2013). Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens. Paris : La Découverte (Ouvrage original publié en 1996 sous le titre The Spell of the Sensuous. Perception and Language in a More-than Human World)

Latour, B. (1991). Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique. Paris : La Découverte.

Texte : Quentin Arnoux

Photographies : Matthieu Gafsou et Samantha Keller

Direction éditoriale et iconographique : Samantha Keller

Site internet de Matthieu Gafsou : https://www.gafsou.ch

L’ouvrage Vivants de Matthieu Gafsou : https://focale.ch/livre/vivants-mathieu-gafsou/

Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi

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