Samuel Butzer : Une passion qui combine photographie et nature

Photographe de profession, le Genevois Samuel Butzer aime également s’aventurer hors des studios pour observer, dans les profondeurs forestières ou au sommet des montagnes, les animaux à sang froid.
Samuel Burtzer ©Samantha Keller/WonderFauna

Dans votre pratique photographique, Samuel Butzer, vous cultivez un intérêt pour le studio et une passion pour la nature. Pourriez-vous détailler ces intérêts respectifs ? 

Depuis mon plus jeune âge, j’ai pris l’habitude de me balader dans la nature pour me ressourcer et retrouver mon calme. J’ai développé une curiosité particulière pour les animaux, les insectes et les oiseaux. La découverte de nouvelles espèces me captivait au point d’en faire rapidement un objectif. En parallèle, pour mieux comprendre ce que j’observais , je lisais des articles issus de magazines ou d’encyclopédies. J’étais cependant frustré, car cet émerveillement était difficile à communiquer à mes parents  : j’avais du mal à le transposer en mots ! Alors j’ai commencé à les dessiner.

Puis, vers mes 10 ans, j’ai reçu mon premier appareil photo pour mon anniversaire, ce qui m’a permis de développer un autre rapport à l’image. La photographie me permettait de mieux apprécier les caractéristiques et les détails des animaux, tels que leurs couleurs, leurs formes, leurs contours ou la texture de leur peau. J’ai aussi rapidement utilisé ma caméra pour témoigner de mes rencontres les plus « sauvages » avec mes proches.

Par la suite, j’ai approfondi ce médium à l’École de photographie de Vevey (CEPV), en formation duale, avec une pratique plutôt axée sur le studio. L’accent y était mis sur un travail minutieux porté sur la lumière. Simultanément, je suivais une formation axée sur la photographie de packshots et de portraits, dans l’un des plus prestigieux studios de Genève à cette époque. Nous réalisions des portraits de personnalités célèbres telles que Sébastien Loeb, champion du monde de rallye, Pelé, légende du football, ou encore des stars internationales comme la skieuse Lara Gut pour des campagnes publicitaires. Nous avons également réalisé des prises de vue de produits, notamment des montres Patek Philippe.

Vos images de reptiles, et particulièrement de serpents, sont surprenantes. Je remarque que votre expérience de photographe de studio transparaît dans votre cadrage et votre gestion de l’éclairage, très épurés et presque léchés. Cela modifie ma perception de ces animaux, qui me semblent sublimés par vos clichés. Que souhaitez-vous transmettre à travers vos images ? 

Après mes études en photographie, je suis revenu dans ce milieu naturaliste, tout en utilisant ce savoir pour mettre en valeur la faune que j’observais et lui donner de l’importance. Il y a un peu cette idée de redonner de l’attrait aux animaux locaux, souvent méconnus du public. Une tension émerge peut-être parce que je tente de garder la naturalisation de l’animal tout en m’imposant une certaine esthétique qui me permet de raconter des histoires visuelles. 

Malgré une esthétique de studio, toutes mes images naturalistes ont été réalisées sur place. Je tiens à conserver cette idée de témoignage de ce que j’ai pu vivre sur le moment — par exemple avec un lever de soleil en arrière-plan. Et la photographie est un médium qui me plaît énormément : mon œil ne s’ennuie pas ! 

Il y a un peu cette idée de redonner de l’attrait aux animaux locaux, souvent méconnus du public.

Samuel Butzer, photographe

Cet intérêt marqué et précoce pour la nature est-il un héritage de vos parents ?

Mes parents m’ont transmis une passion pour le plein air : les pique-niques, la randonnée, la pêche, et même la cueillette de champignons ! Avant même que je ne sache marcher, mon père m’emmenait dans les bois pour cueillir des champignons en me portant sur son dos. Il s’énervait souvent parce que chaque fois que nous faisions une sortie, je les apercevais avant lui… À mes premiers pas, il a vite cessé de me porter ! 

Une approche sensible du vivant… Nous sommes actuellement dans une réserve naturelle, en quête de serpents. Pourquoi cet enthousiasme pour les espèces à sang froid ?

Ma première expérience avec un serpent remonte à une sortie dans la réserve naturelle de Laconnex située à Genève. J’ai entendu un bruit étrange venant des fourrés et je me suis approché. Une longue queue dépassait de l’herbe et, en m’approchant davantage, j’ai découvert qu’il s’agissait d’une couleuvre à collier qui avalait une grenouille. Ce jour-là, un déclic s’est produit : j’ai été séduit par ce côté un peu menaçant, presque mystique. De plus, ce mélange entre l’inconnu et la proximité de cet animal m’a fasciné : il suffit parfois de regarder au sol pour en trouver un. J’ai ensuite été captivé par la partie la moins connue des reptiles. Je pense que cet intérêt est en partie lié à une forme de peur. Outre l’attrait esthétique que j’éprouve pour les serpents — leurs lignes gracieuses, leur forme et l’ajustement parfait de leurs écailles aux couleurs variées — je dois admettre qu’il y a également un aspect lié à la relation que l’on peut entretenir avec cet animal.

Vous mentionnez cette peur, très ancrée dans notre société occidentale et appelée ophiophobie lorsqu’elle est très prononcée et dirigée spécifiquement contre les serpents. Selon vous, est-elle uniquement culturelle ?

Je pense que les serpents éveillent une sorte de peur instinctive, très « reptilienne ».  Elle est similaire à la crainte des araignées, perçues comme des créatures dangereuses en raison de leur « potentiel de menace » ou de leur caractère incompris. Les serpents sont également très différents de nous, ce qui les rend un peu effrayants. C’est un réflexe très archaïque. À l’époque, le risque était bel et bien présent, car certaines espèces sont venimeuses. On ne s’aventurait pas en forêt à la recherche de serpents comme nous le faisons aujourd’hui.

Au cours de notre promenade en forêt, vous m’avez raconté que, dans les années 1940, Genève était infestée de vipères. Je suppose que cet épisode a également contribué à alimenter cette peur et ce dégoût ?

Genève était effectivement confrontée à de vastes populations de vipères, que ce soit dans les jardins, avec des enfants qui jouaient ou des chiens qui erraient, ce qui entraînait parfois des morsures. Le canton a dû mettre en place des mesures pour les réguler en faisant appel à des chasseurs de vipères, souvent rémunérés à la pièce. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée : la vipère aspic, autrefois abondante, voire en surnombre, est désormais en déclin et menacée d’extinction sur le Plateau suisse.

Aujourd’hui, la tendance s’est inversée : la vipère aspic, autrefois abondante, voire en surnombre, est désormais en déclin et menacée d’extinction sur le Plateau suisse.

Samuel Butzer, photographe

Vous mentionnez la vipère aspic, qui, on le sait, est venimeuse. Nos espèces indigènes représentent-elles une menace pour l’humain ?

En Suisse, on ne recense plus de décès à la suite de morsures de serpents depuis les années 1960 ! Seules les vipères (ndlr. dans notre pays : la vipère aspic et la vipère péliade) peuvent provoquer des envenimations mortelles, dans des cas extrêmement rares. Actuellement, nous disposons de l’antivenin (ndlr. le premier antivenin a été créé en 1893 par Albert Calmette) et pouvons être héliportés en cas d’urgence, ce qui limite considérablement ce risque.

 En réalité, les serpents ont une peur profonde de l’être humain, bien plus grande que celle que nous éprouvons à leur égard. Ils préféreront toujours éviter les confrontations et chercheront à fuir. Les seuls cas de morsures surviennent lorsqu’un contact accidentel se produit, par exemple en marchant dessus.

Les serpents, mais plus largement les reptiles, vous poussent également à voyager dans des pays étrangers. Récemment, vous avez coréalisé à Madagascar un livre intitulé Tana. Pourriez-vous nous parler de ce projet ? Que signifie Tana ?

Tana est le terme malgache pour « caméléon ». C’est également l’abréviation de la ville de Tananarive, qui se traduit par « Antananarivo », soit « Tana ». Au départ, je voulais aller à Madagascar parce que je savais que c’était le pays qui abritait le plus grand nombre d’espèces de caméléons au monde. C’est véritablement le quartier général du caméléon, devenu ainsi l’emblème de notre projet ! Mais, lors de mes recherches, j’ai découvert que Madagascar compte parmi les pays les plus pauvres du monde, tout en étant l’un des plus riches en diversité biologique. En effet, on estime que jusqu’à 80% des espèces y sont endémiques, c’est-à-dire qu’on ne les trouve nulle part ailleurs. Avec mon amie Aluna Marendaz, nous avons rapidement constaté que la surexploitation de la nature représentait une source importante de revenus pour la population locale. C’est de là que notre projet est né : sensibiliser la population locale à la protection de l’environnement à son échelle.  Une partie de ces ouvrages a été gracieusement distribuée dans des écoles de Madagascar, et notre livre est également disponible en Suisse.

Quels sont vos projets à venir ? 

Bien que rien ne soit encore clairement défini, je travaille en ce moment sur un projet de livre sur les reptiles du bassin lémanique, et je continue à planifier des voyages pour observer notamment les serpents. D’un point de vue professionnel, je cherche aussi à participer à des expositions.


Site internet de Samuel Butzer : https://www.samuelbutzer.com

Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi