Le Léman, portrait d’un organisme vivant géant

Le brochet, silhouette furtive des eaux du Léman. – © Samuel Butzer
Le brochet, silhouette furtive des eaux du Léman. – © Samuel Butzer

Avec ses 580 km², ses 200 km de rives et ses 310 m de profondeur maximale dans lesquels on pourrait aisément immerger la tour Eiffel (certes démunie de ses antennes high-tech), le Léman est incontestablement le plus grand lac d’Europe occidentale.

Mais prenons le temps de le regarder à l’échelle du globe. Nous sommes alors contraints de reconnaître qu’il devient peu de chose face à la mer Caspienne, qui est en réalité un lac, face au gigantesque lac Michigan-Huron, à la frontière entre le Canada et les États-Unis, ou encore face au majestueux lac Victoria, à cheval entre l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya. 

Si sa faible superficie ne le classe pas parmi les plus grands lacs au monde, son volume d’eau de 89 km³ est, quant à lui, tout à fait respectable. En effet, comparé aux 1,43 millions de lacs naturels et artificiels de la planète, il est le 55e plus profond et le 43e plus grand en volume d’eau. 

Ainsi, comme c’est souvent le cas, tout est une question de point de vue.

Mais au-delà des considérations purement mathématiques, qui est vraiment le Léman ? Nous sommes nombreux à habiter ses rives, à boire son eau, à plonger dans ses herbiers, à le parcourir à la nage, en paddle ou en bateau. Nombreux à observer (et parfois manger) ses poissons, à admirer le ballet de ses oiseaux et à nous émerveiller de ses paysages grandioses. Et même nombreux à le contempler de loin, tant ce lac est mondialement connu. Mais le connaissons-nous vraiment, le Léman ?

Petit tour d’horizon sur, dans et autour de cet organisme vivant géant, traversant les âges depuis plus de 15’000 ans.

Portrait d’Anne-Sophie Deville, conservatrice adjointe du Musée du Léman et co-autrice de l’ouvrage « Le lac du cygne ». – © Samantha Keller

De la bactérie au grèbe huppé, ou l’inverse !

Soyons honnêtes, le Léman n’est pas exceptionnel d’un point de vue de la flore et de la faune qu’il accueille. Il n’y a pas, ou plutôt plus, d’espèces endémiques que l’on ne trouverait que dans ce plan d’eau. Mais pour tout curieux de la nature ou scientifique, il reste un fabuleux trésor à explorer. Essayons, avec un peu d’imagination, de descendre le long d’une chaîne alimentaire, depuis un oiseau d’eau à la surface jusqu’à une bactérie à 300 m de profondeur, afin de comprendre le fonctionnement écologique global du Léman. 

Nous sommes en plein mois de mars et vous avez peut-être la chance d’observer un grèbe huppé exécutant sa parade nuptiale au milieu des bateaux de plaisance amarrés. Cet oiseau gracieux est notre lien avec le Monde du silence, version lémanique. Le grèbe, après avoir prouvé à sa belle qu’il sera encore cette année le père idéal, doit refaire le plein d’énergie. Son bec, long et acéré, est parfaitement adapté… à la pêche ! Le voilà plongeant sous la surface, bloquant sa respiration tout en battant de ses pattes lobées. Sous l’eau, vous n’avez rien pu voir, mais il a harponné un magnifique gardon de 15 cm. Le gardon fait partie de la trentaine d’espèces de poissons que compte le LémanIl côtoie aussi bien les perches et les corégones que les brochets ou les rotengles. Il croise sans doute un peu moins les lottes ou les ombles qui préfèrent les eaux plus fraîches, moins lumineuses et donc plus profondes. 

Il fréquente aussi des espèces qui, contrairement à lui, ne se sont pas retrouvées naturellement dans le Léman : des perches soleil, des silures, des moules quaggas ou encore des écrevisses américaines. D’ailleurs, il s’en est fallu de peu que notre gardon n’échappe au grèbe huppé au détriment d’une écrevisse signal, colon intraitable qui a fini par écarter toute chance d’observer sa cousine locale : l’écrevisse à pattes blanches. Bref, une prochaine fois sans doute.

Proie pour certains, le gardon devient un prédateur pour d’autres. Comme le corégone, il est friand d’animaux minuscules, mais heureusement extrêmement nombreux : le zooplancton.

Daphnia, Leptodora, ou encore Bythotrephes. Comptez environ 250 espèces différentes de ces animaux microscopiques qui, contrairement à toutes les autres, n’ont ni statut de conservation ni description officielle auprès des autorités. Ils sont pourtant indispensables à l’ensemble du fonctionnement écologique du Léman. Faites disparaître les gardons ; les grèbes se rabattront sur les petites perches ou les écrevisses. Faites disparaître les bythotrephes, il est fort à parier que les corégones auront quelques difficultés à se nourrir, ce zooplancton-là constituant l’essentiel de leur menu pendant au moins 6 mois de l’année avec les daphnies. 

Allez, poursuivons le long de cette chaîne alimentaire. Et c’est encore et toujours la même chose: de maillon consommé, on devient maillon consommateur. Les daphnies, par exemple, filtrent, à la manière des baleines, des algues microscopiques regroupées sous le terme de phytoplancton. Il y aurait dans le seul Léman pas moins de 1’000 espèces différentes. 

En se nourrissant de phytoplancton, les daphnies, associées aux autres espèces de zooplancton herbivore, sont responsables d’un phénomène spectaculaire : la phase des eaux claires. Chaque année au printemps, le Léman change de couleur, phénomène dont le célèbre peintre Ferdinand Hodler, qui a peint le lac plus de 110 fois, a sûrement été témoin à maintes reprises.

Ce processus naturel est l’un des plus incroyables qui se produisent sur le lac. Au début de chaque printemps, l’allongement des jours et la luminosité favorisent la photosynthèse par le phytoplancton. L’eau de surface, alors chargée de ces minuscules « plantes » pleines de chlorophylle, se verdit. Boosté par cette grande quantité de nourriture végétale, le zooplancton broute à tout va. L’appétit vorace des centaines de milliards de daphnies et d’autres petits animaux de moins de trois millimètres finit par éclaircir les eaux du lac en quelques jours seulement. Incroyable nature !

À côté de ces végétaux microscopiques, il en existe d’autres, bien plus visibles à notre échelle d’Homo sapiens : des macrophytes. Potamots, myriophylles ou encore élodées, toutes ces espèces vertes qui chatouillent nos jambes de baigneurs sont des plantes aquatiques semblables à nos plantes terrestres, à ceci près que, dépourvues d’un squelette rigide comme les troncs, comptent grandement sur la poussée d’Archimède pour se tenir droites. 

Les macrophytes ont de nombreuses fonctions. Ils constituent, par exemple, une source de nourriture pour beaucoup d’animaux herbivores, y compris un mollusque discret du Léman qu’on oublie trop souvent : la limnée, un escargot à l’origine terrestre, revenu à la vie aquatique. Ces macrophytes offrent des refuges aux alevins, mais jouent sur plusieurs tableaux lorsqu’ils deviennent des planques redoutables pour le brochet qui y chasse à l’affût. Enfin, on ne peut pas passer outre leur rôle dans la production d’oxygène par la photosynthèse, rôle qu’assure également le phytoplancton.

Tout ce Monde du silence, quels que soient sa taille et son règne, plante ou animal, respire, se déplace, se nourrit, meurt naturellement ou se fait manger. Il produit aussi des déjections. Si bien que Renaud aurait tout aussi bien pu chanter d’une manière pas moins élégante : « Le lac, c’est dégueulasse, les poissons défèquent dedans ». Et je rajouterais : « et y meurent ». Imaginez donc l’ensemble des déchets animaux et végétaux que le Léman doit traiter pour rester ce lac aux eaux de baignade propres et claires, qui contribue à sa charmante réputation. Il a, heureusement, son propre système d’épuration, écologique et naturel. Entre les animaux décomposeurs comme les écrevisses et les micro-organismes, comme les bactéries des profondeurs, chacun joue son rôle, un rôle clé : la digestion des matières mortes. Ce précieux travail produit des matières minérales, comme le phosphore, utilisé par le phytoplancton et les macrophytes pour réaliser la photosynthèse, première étape des chaînes alimentaires. Une autre partie des « matières premières minérales » provient du bassin versant via notamment l’altération des roches. Ainsi, le cycle de la vie, impliquant tous les acteurs vivants précédemment exposés, peut se poursuivre indéfiniment et en continu dans ce célèbre 43e lac le plus volumineux au monde.

« L’appétit vorace des centaines de milliards de daphnies et d’autres petits animaux de moins de trois millimètres finit par éclaircir les eaux du lac en quelques jours seulement. Incroyable nature ! »

Quand le système déraille

Ça, c’est quand tout se passe au mieux. Un lac est, comme tout système naturel, un environnement dynamique aux équilibres fragiles. Des équilibres qui naturellement évoluent. C’est normal. Les lacs, eux aussi, vieillissent ! Le Léman est né d’un glacier ; il s’est rempli et a été peu à peu colonisé. Comme tout lac, il fut au départ très pauvre en nutriments, se contentant d’une faible biodiversité et d’une infime production de matière organique. Mais son destin était déjà tout tracé : au fil du temps, voilà un peu plus de nutriments, de nouvelles espèces et une production de matière organique accrue. Sa fin sera celle de ses semblables : un excès de nutriments et un comblement jusqu’à saturation, avant de disparaître pour laisser place à un nouvel écosystème. Cela peut paraître effrayant, mais rassurons-nous : les spécialistes prévoient cette trajectoire sur une échelle de temps extrêmement longue, d’autant plus pour un lac aussi grand que le Léman. 

Mais, alors que pendant des millénaires des humains vivent autour de ce lac, se nourrissant de ses poissons et l’arpentant pour la pêche ou le commerce, il aura fallu seulement quelques dizaines d’années – un saut de puce à l’échelle des temps géologiques pour ce lac de plus de 15’000 ans – pour que la population riveraine et les activités industrielles et agricoles explosent, tant et si bien que le Léman reçoit des quantités soudaines et phénoménales de phosphore et d’azote. C’est l’indigestion ! Nous sommes dans les années 1960. La trajectoire naturelle du Léman vient d’être brutalement modifiée. Le ministre français de l’Écologie d’alors, Robert Poujade, dira même : « Le Léman est un lac en sursis ». Phrase encore davantage dramatisée par les médias, qui la reprendront sous la forme de « Le Léman est mort ». Les baignades sont déconseillées, voire interdites. 

Les grandes gagnantes de cette époque sont certaines microalgues et cyanobactéries (appartenant au phytoplancton). Libres de leurs mouvements, contrairement aux macrophytes enracinés dans le sédiment, elles mangent tout ce qu’elles peuvent de phosphore et d’azote en excès dans la colonne d’eau et se concentrent vers la surface pour capter au maximum les photons du soleil. Les microalgues et les cyanobactéries, certaines bien plus que d’autres, font de l’ombre aux macrophytes qui, privés de lumière, tendent à disparaître. Cette surpopulation algale, lorsqu’elle meurt, précipite sur les fonds. L’usine à bactéries qui la décompose est à flux tendu, voire rapidement saturée. Elle consomme tant d’oxygène pour décomposer les algues que c’est l’asphyxie. La vie disparaît aussi peu à peu des couches profondes.

Il faut rapidement agir. On équipe mieux les stations d’épuration et on interdit les phosphates dans les lessives. Les premiers résultats ne tardent pas à arriver.

Le Léman aujourd’hui ?

Même si le Léman est actuellement toujours en rémission, cette épreuve écologique a montré que nous étions capables de rectifier notre impact sur ce géant de 89 km³ d’eau. Mais les choses vont à peine mieux que le lac doit déjà faire face à de nouveaux enjeux pour sa santé : le réchauffement climatique et des sources de pollution, anciennes et nouvelles, plastiques et chimiques. Sauf que le champ d’action dépasse, pour le coup, la seule région lémanique. Le combat est bien plus vaste et les actions locales sont nécessaires, mais pas suffisantes. D’ici 2100, la grande majorité des glaciers des Alpes, y compris celui du Rhône, aura disparu… Mais le lac devrait toujours avoir de l’eau et pour longtemps encore, même si la régulation de son niveau devenait plus difficile. Autre problème de taille : l’appauvrissement en oxygène des couches profondes. Les hivers ne sont plus assez froids pour permettre un brassage complet et annuel, autrement dit un mélange des couches superficielles oxygénées avec les couches profondes. Dans ces dernières s’accumule chaque année un peu plus de phosphore (et moins d’oxygène), toujours dû à ce méticuleux travail de digestion des bactéries énoncé plus haut. Fin 2025, quatorze ans qu’un brassage complet n’a pas eu lieu. 

Le Léman demain ?

Lors du prochain brassage (s’il se produit ?), tout ce phosphore risque d’être d’un coup « expulsé » à la surface. Or, on connaît les effets néfastes d’un excès de ce nutriment, même si les quantités et la distribution seront différentes, et même si la prudence reste de mise, tant l’histoire nous a montré combien les interactions dans les lacs sont souvent complexes et difficiles à prévoir.

En parallèle, le Léman intéresse les industriels. L’exploitation thermique a déjà commencé. La gazifière refera-t-elle surface un jour ? Dans ces courses à la technologie et à la modernité, il y aura sûrement du bon et du mauvais, et beaucoup de compromis nécessaires. L’arbitrage privilégiera-t-il une gestion durable du Léman en tenant compte de sa capacité à absorber nos besoins ?


Cet article a été initialement publié dans la revue WonderFauna en 2023. Il a été révisé et actualisé en août 2026 pour cette nouvelle publication.

Texte : Anne-Sophie Deville

Photographies : Samuel Butzer et Samantha Keller

Direction éditoriale et iconographique : Samantha Keller

Site internet de Anne-Sophie Deville : https://www.anne-sophiedeville.com

Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi

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