Quand l’objectif devient pinceau. Les usages photographiques d’Étienne Francey.

Dans un monde saturé d’images, dominé par la netteté et la lisibilité immédiate, la démarche photographique du Fribourgeois Étienne Francey invite à un autre régime du regard. Ses clichés ne produisent aucune évidence, mais interrogent la manière dont la perception se construit, hésite et se transforme. À la croisée de la photographie et de la peinture, son œuvre promet une expérience sensible, composée de lumières instables, de couleurs diffuses et de formes insaisissables. Une douce poésie pour les yeux.
Etudes Florales / © Etienne Francey
Etudes Florales / © Etienne Francey

La photographie comme refuge

Le rapport d’Étienne Francey à la photographie s’enracine dans une expérience précoce de l’observation, une enfance passée au contact de la nature qui fera germer en lui un rapport au monde fondé sur l’attention, la patience et la curiosité. Ses premiers pas dans l’univers de l’image se font aux côtés de son grand-père, passionné de nature et d’astronomie, qu’il accompagne lors de nombreuses pérégrinations. « Mon grand-père passait beaucoup de temps en nature pour capturer la faune sauvage, notamment les insectes. Il avait un classeur dans lequel il compilait et classait par ordre alphabétique tout ce qu’il voyait. En commençant la photo, j’ai suivi son modèle et me suis créé mon propre carnet d’observations », se souvient-il. Au gré de ses heures passées dans la nature, le jeune Étienne élabore, méthodiquement, une manière de fixer des instantanés et de saisir ses expériences naturalistes.

Intéressé par la biologie et la diversité du monde vivant, il se souvient des après-midis d’enfance passés à capturer le vol des pies bavardes entre les maisons, à filmer l’apparition furtive d’un pic vert dans le jardin familial et à peindre à l’aquarelle les fragments de paysage observés depuis la fenêtre de sa chambre. « L’envie de devenir photographe remonte à ces instants-là, des moments de solitude lors desquels la photographie devenait un refuge, un jardin personnel », se rappelle-t-il. 

Si le cliché représente la finalité du processus photographique, Étienne Francey développe une fascination enivrante pour la dimension technique de l’appareil, ses réglages, ses possibilités et ses contraintes. Cette curiosité de « geek » pour la technique et le processus photographique ne l’éloignera jamais de la sensibilité, mais nourrira une relation active à l’image, faite d’expérimentations et de détournements. Dès lors, son intérêt ne se porte plus uniquement sur le sujet — l’oiseau, la fleur, le paysage —, mais sur l’acte même de le photographier, de créer et mettre en place les conditions pour qu’une image advienne.

À l’adolescence s’impose la question de l’avenir professionnel. L’hésitation est réelle entre un intérêt double pour la biologie et la photographie. Plusieurs distinctions obtenues au concours Wildlife Photographer of the Year, organisé par le Musée d’Histoire Naturelle de Londres, agissent alors comme un déclencheur, légitimant un désir lointain et ouvrant la voie à une formation professionnelle. En 2019, il intègre l’École de photographie de Vevey (CEPV) et obtient son CFC deux ans plus tard. Avec le recul, il souligne l’importance de cette étape fondatrice : « Entre théorie et pratique, cet enseignement m’a permis d’articuler intuition et savoir-faire, de structurer ma démarche et d’élargir mes inspirations, donnant ainsi plus de corps et une dimension plus artistique à mon travail photographique. »

Peindre l’image

Si la nature demeure une source d’inspiration constante, l’approche artistique d’Étienne Francey s’est progressivement éloignée d’une photographie naturaliste ou strictement descriptive. Son travail ne cherche dès lors plus à montrer le monde tel qu’il est, mais à traduire la manière dont il est perçu, ressenti et transformé par le regard. Cette évolution se nourrit d’un intérêt profond et transversal pour la peinture, le dessin et l’histoire de l’art, des champs artistiques qui enrichissent sa pratique de nouvelles perspectives visuelles — jeux de transparence, variations de lumière, superpositions chromatiques et dissolution des formes. « La peinture, le graphisme, l’architecture et le Bauhaus sont des sources d’inspiration importantes et m’ont permis d’ouvrir de nombreuses portes artistiques », explique-t-il. Cette culture visuelle irrigue une photographie sensible où l’image devient une matière à façonner, sculpter et composer.

« La peinture, le graphisme, l’architecture et le Bauhaus sont des sources d’inspiration importantes et m’ont permis d’ouvrir de nombreuses portes artistiques »

Étienne Francey, photographe

À bien des égards, le travail de Francey s’inscrit dans une filiation perceptive héritée de la révolution impressionniste du regard. Comme les peintres de la fin du XIXᵉ siècle — de Monet et ses Nymphéas à Cézanne et ses paysages d’Aix —, il considère l’image non comme une transcription fidèle du monde, mais comme la trace d’une sensation, d’un instant vécu, d’un dialogue entre lumière, couleur et mouvement. La photographie se fait alors le témoin d’une expérience visuelle plutôt qu’un relevé objectif.

Pour autant, Étienne Francey est bel et bien un photographe du XXIᵉ siècle. Chaque image se déploie avec retenue, sobriété et minimalisme. Cette signature se manifeste notamment dans la série Études Florales, où il ne s’agit pas de représenter des fleurs avec exactitude, mais d’en suggérer la présence et le mouvement. Les silhouettes végétales y apparaissent et disparaissent, absorbées dans des nappes colorées et dissoutes dans des flous maîtrisés. Les compositions oscillent entre précision et effacement, invitant celui ou celle qui regarde à se perdre dans ce qui est vu : que suis-je en train de regarder ?

La volonté de ne pas se limiter à ce que l’appareil enregistre passe par des choix techniques précis. Gestion de la mise au point, profondeur de champ réduite, temps de pose prolongés, utilisation du flash, mouvements volontaires de l’appareil : autant de paramètres mobilisés comme des outils d’écriture.

Le flou occupe une place centrale dans cette recherche visuelle. Loin d’être considéré comme une erreur ou une imperfection, il devient un outil expressif à part entière. Qu’il s’agisse de flou de profondeur de champ, de flou de mouvement ou de longues poses, ces altérations volontaires de la netteté participent à la charge émotionnelle de l’image. « Je ne cherche pas la photographie parfaite, mais à provoquer des accidents qui font l’émotion d’une image », soulignant en cela l’importance de l’aléatoire et du hasard technique dans son processus créatif. « Il faut toujours que la photo soit intrigante pour que chacune et chacun puisse se raconter sa propre histoire », confie-t-il.

Bien souvent, l’image est pensée avant même d’être capturée. Étienne Francey parle d’une vision intérieure qui précède l’acte photographique : « Je sais ce que je souhaite produire et je mets tout en œuvre pour m’en rapprocher. » Pour autant, il insiste sur un point fondamental : tout ce qui figure sur la photo était présent au moment de presser sur le déclencheur. L’enjeu n’est donc pas de détourner la réalité, mais d’en extraire une vérité sensible par l’introduction d’éléments perturbateurs destinés à déjouer la mécanique photographique. « Je cherche constamment à intervenir dans l’image pour ne pas reproduire la réalité. Mon approche consiste à trouver des ruses pour tromper l’appareil photo et composer une image », précise-t-il.

Ainsi, pour enrichir ses compositions, Étienne Francey entremêle éléments naturels et artificiels, utilise miroirs, prismes ou papiers colorés afin de créer des reflets, des déformations et des superpositions qui renforcent la dimension picturale de ses images. « Je me balade toujours avec un sac d’accessoires », explique-t-il, revendiquant ce dialogue constant entre le réel et l’intervention humaine, entre observation et mise en scène discrète.

La beauté dans la banalité

Regarder une photographie d’Étienne Francey, c’est se laisser entraîner dans un voyage visuel évocateur, une énigme qui ne s’achève pas dans ce que l’image montre, mais commence dans ce qu’elle suggère. Son œuvre propose une relecture sensible de la nature, une interprétation personnelle, en la présentant comme un flux d’émotions, de couleurs et de contrastes délicats : « J’essaie de représenter les choses comme je les imagine et comme je souhaiterais qu’elles soient montrées. La photographie est une manière de transmettre mes émotions. »

Dans un monde d’images produites (parfois artificiellement), scrollées, évaluées et consommées à grande vitesse, cette démarche confère à la photographie une dimension méditative, presque militante. Une invitation à ralentir, à prêter attention aux nuances, à la beauté discrète du monde. « La photographie peut ouvrir notre regard sur le monde, nous aider à voir la beauté dans la banalité, nous rappeler à la contemplation de ce qui nous entoure », souffle-t-il. 

« La photographie peut ouvrir notre regard sur le monde, nous aider à voir la beauté dans la banalité, nous rappeler à la contemplation de ce qui nous entoure »

Étienne Francey, photographe

Car nos quotidiens sont truffés de ces instants fragiles, souvent négligés, dont la beauté ne se révèle qu’à celles et ceux qui acceptent d’y porter attention : l’ombre mouvante des feuilles au moment des bourrasques d’automne, le scintillement délicat de la neige sous un soleil d’hiver, la pluie martelant le bitume à l’heure des orages estivaux, ou encore l’activité bourdonnante des insectes dans une prairie printanière. Autant de phénomènes modestes et éphémères qui composent la matière première de notre regard. Face à ces images du quotidien, une injonction douce mais insistante s’impose — ouvrir l’œil et réapprendre à voir.


Un texte rédigé par Quentin Arnoux

Avec les images d’Étienne Francey et de Samantha Keller/WonderFauna ©

Site internet de Étienne Francey : https://etiennefrancey.ch

Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi