Guillaume Bodin, cette triple casquette de vigneron, réalisateur et conseiller en biodynamie que vous assumez est relativement rare et se distingue par une expertise très complète en matière de vin. Pourriez-vous nous détailler votre parcours ainsi que la nature de votre relation avec les vignes ?
Tout a commencé lorsque j’avais onze ans. Un membre de ma famille possédait des vignes dans les Hautes-Côtes de Nuits, en Bourgogne. Durant une saison estivale, j’ai eu l’occasion de découvrir cet univers en me rendant dans les vignobles et, parfois, dans les caves. Au cours des années suivantes, je revenais chaque été. Plus tard, j’ai entrepris des études de viticulture et d’œnologie à Mâcon. À 14 ans, j’ai effectué deux années d’apprentissage, puis j’ai décidé de partir à l’étranger. J’ai consacré un an à travailler dans les vignobles de Nouvelle-Zélande après une expérience préalable en France. À mon retour, j’ai exercé dans la région de la Bourgogne, principalement dans les vignes et en cave, mais aussi dans des établissements de vente de vin en hiver et dans des restaurants. C’est par ailleurs durant cette période que j’ai commencé à réaliser mes premiers documentaires.
Quelle était l’origine de ces documentaires ?
Cela découlait de la volonté de vulgariser les concepts liés à l’agriculture biologique et à la biodynamie dans le domaine viticole. À cette époque, mes enseignants et collègues ne comprenaient pas toujours ces pratiques ; certains pouvaient même penser qu’il s’agissait de « danser nu lors des soirées de pleine lune » ! En réalité, notre approche se concentrait principalement sur l’agronomie. J’ai commencé à tourner des vidéos en Nouvelle-Zélande pour partager mon expérience avec ma famille plutôt que de la raconter directement. J’ai également publié quelques vidéos sur YouTube, qui ont connu un certain succès. Progressivement, j’en suis venu à l’idée de réaliser un documentaire plus approfondi. Mais je ne pensais pas qu’il serait un jour diffusé au cinéma ! Le premier documentaire a été présenté en 2011, suivi de trois autres.


Depuis le début de votre activité, avez-vous été sensibilisé aux produits phytosanitaires ?
Mes parents ont toujours favorisé la consommation de produits issus de l’agriculture biologique. Nous étions, dès l’enfance, particulièrement sensibles à cette démarche. En effet, la recherche et les médias faisaient progressivement connaître un nombre croissant de maladies. Il me semblait donc indispensable de prendre des précautions. Ainsi, chaque fois que j’utilisais ces substances, notamment pendant les stages, cela me préoccupait. Convaincu qu’il existait des alternatives, je n’hésitais pas à interroger mes maîtres de stage. C’est ainsi que j’ai choisi d’orienter ma carrière vers des domaines travaillant en biodynamie. Dans cette optique, j’ai entrepris une formation en alternance au sein d’un petit domaine viticole familial afin de comprendre concrètement comment procéder.
En 2024, la vigneronne Laura Paccot, du Domaine la Colombe, accordait un entretien à WonderFauna, au cours duquel elle évoquait la différence entre les méthodes « biologiques » et « biodynamiques ». Dans votre contexte spécifique, quels facteurs vous ont poussé à choisir la biodynamie, et pourquoi le biologique ne satisfaisait-il pas vos attentes ?
Selon moi, la biodynamie fait davantage appel à notre sensibilité au vivant que le biologique. C’est un peu comme ça que je conçois le bio : on achète chez le marchand des produits certifiés bio en bidons, puis on les verse dans le pulvérisateur. Il peut s’agir d’engrais foliaires, de cuivre, de soufre ou d’autres produits, mais cela reste un peu une recette toute faite. De notre côté, nous préparons nous-mêmes les préparations chaque semaine. Par exemple, quand il fait chaud et sec et que je veux utiliser de l’achillée, je prépare moi-même mes tisanes. L’achillée ou la camomille peut vraiment aider mes vignes à mieux résister à la sécheresse. En bio, cette approche phytothérapeutique est moins courante et moins mise en avant, même si certains la pratiquent. Je travaille aussi beaucoup avec le thé de compost, que je considère comme une sorte de potion vivante à pulvériser sur la vigne ou d’autres végétaux. Cela profite réellement à la plante à long terme. Bien sûr, il existe aussi des préparations complémentaires à base de corne ou de silice, qui reposent, selon moi, sur une véritable base agronomique très intéressante.
Votre préoccupation à l’égard de ces produits se ressent dans vos documentaires, en particulier dans « Insecticide mon amour », paru en 2015. Dans cet opus, vous mentionnez notamment avoir souffert de maux de tête lors de la manipulation de ces substances chimiques. Un autre aspect concerne le recours, dans certaines circonstances, à la chimie de synthèse à des fins préventives. Pourriez-vous expliquer ce qui a motivé la mise en place de cette obligation ?
D’un point de vue personnel, je pense que ce film a transformé ma perspective. Ma grande sensibilité aux substances chimiques m’amène effectivement à réagir dès leur présence. Cette expérience m’a conduit, d’une part, à remettre en question mon envie d’évoluer dans un tel environnement. D’autre part, lors des tournages, j’ai rencontré plusieurs agriculteurs exposés aux pesticides et souffrant de graves maladies. Cela m’a quelque peu «vacciné» contre leur utilisation.
En France, il relève effectivement de la responsabilité de l’État d’imposer, si nécessaire, des traitements par arrêté préfectoral. Dans le cadre de ce documentaire, j’ai fait la rencontre inspirante du vigneron Emmanuel Giboulot, qui est depuis devenu un ami proche. Il refusait de traiter ses vignes avec des insecticides contre la flavescence dorée, car la maladie n’avait pas été détectée en Côte-d’Or, notamment dans un rayon de 50 kilomètres autour de son vignoble. Il s’est clairement exprimé auprès des autorités en déclarant « Je refuse d’utiliser des insecticides », ce qui a entraîné une convocation devant le tribunal ainsi qu’une couverture médiatique inattendue. Dans la situation décrite dans le film, ce sont notamment les préfets de Saône-et-Loire et de la Côte-d’Or qui ont pris ces décisions importantes. Pour moi, l’interviewer était également une manière de soutenir son projet.
« D’autre part, lors des tournages, j’ai rencontré plusieurs agriculteurs exposés aux pesticides et souffrant de graves maladies. Cela m’a quelque peu «vacciné» contre leur utilisation. »
– Guillaume Bodin, vigneron et réalisateur
Est-ce que ces situations d’urgence justifient l’usage de ces produits ?
Tout est une question de contexte. Dans la situation évoquée, l’aberration résidait dans le recours à des produits chimiques alors qu’il n’y avait aucune nécessité de le faire. Je pense qu’il est essentiel de limiter leur utilisation, surtout qu’à l’époque, les producteurs utilisaient les néonicotinoïdes (ndrl. ces substances sont accusées de contribuer au déclin drastique des pollinisateurs, notamment des abeilles). Aujourd’hui, dans le canton du Valais, tous les traitements sont effectués au pyrèthre. Bien qu’il soit considéré comme plus ou moins naturel et autorisé en agriculture biologique, il vaut mieux éviter de l’inhaler profondément. Cependant, dans certains cas, son usage devient nécessaire. En 2024, par exemple, ma situation a changé : une parcelle que je possède a été atteinte par la flavescence dorée, une maladie dont nous devons limiter la propagation à l’aide d’insecticides autorisés en agriculture biologique, faute de meilleure solution.


© Samantha Keller / WonderFauna
Votre dernier documentaire, « Vigneronnes », sorti en 2023, se distingue de vos précédentes productions et vise principalement à mettre en lumière le rôle des femmes dans le secteur viticole, comme en témoigne son titre. Pourriez-vous préciser l’objectif de ce documentaire ?
Dans mon premier documentaire, « La clef des terroirs », j’ai principalement rencontré des vignerons biodynamistes. Cette démarche n’était toutefois pas délibérée, ce qui a suscité quelques critiques lors des projections. J’ai alors pris conscience de l’importance de mieux valoriser les femmes dans ce domaine. C’est ainsi qu’est née l’idée de ce nouveau projet documentaire.
Pour cette nouvelle étape, j’ai également voulu présenter les personnes qui travaillent aux côtés des vigneronnes. En effet, les vigneronnes ne travaillent jamais seules. Tout un réseau de personnes gravite autour d’elles. Bien sûr, le film se concentre principalement sur des domaines certifiés biologiques et biodynamiques, ce qui lui confère une orientation précise. S’il ne s’agit pas d’un parti pris exclusif, ce choix permet aussi de faire découvrir d’autres vignobles. Cette fois, notre voyage nous mène en Italie, en Ardèche et en Suisse, afin d’élargir les horizons de nos spectateurs. L’objectif était également de leur faire découvrir des univers variés, puisque le premier film était très franco-français.
Comment connaissiez-vous ces vigneronnes ?
J’ai eu le plaisir de rencontrer Marie-Thérèse Chappaz il y a plusieurs années, et la vigneronne Hélène Thibon du Mas de Libian est une amie. Pour Elisabetta Foradori, nos liens se sont renforcés, car j’avais d’excellentes relations avec l’un de ses fils. Peu à peu, nous sommes devenus de vrais amis. Par ailleurs, Avignonesi, en Toscane, représentait une belle occasion de mettre en valeur un domaine de grande envergure. À l’origine, il comptait 160 hectares de vignes, soit près de la moitié des vignobles de Chamoson ; il s’étend aujourd’hui sur 200 hectares. Mon principal objectif était de montrer qu’il est tout à fait possible de pratiquer une agriculture à grande échelle sans recourir aux pesticides de synthèse.



Dans ce long métrage, on aperçoit la célèbre vigneronne suisse Marie-Thérèse Chappaz, que vous connaissez très bien. Quelles valeurs avez-vous découvertes à ses côtés ? Et comment l’avez-vous rencontrée ?
J’ai rencontré Marie-Thérèse à Dijon, lors de la projection de mon documentaire « La clef des terroirs » et d’une conférence sur la biodynamie. Nous avons rapidement sympathisé et partagé de beaux moments au cours de ces trois jours de conférences. Je suis ensuite allé lui rendre visite dans son vignoble. Cette expérience extraordinaire m’a convaincu de réaliser un documentaire avec elle. C’est ainsi qu’est né le film « Vigneronnes ». Lors d’un entretien chez elle, elle m’a confié qu’elle cherchait quelqu’un pour la seconder. À la suite de cet échange, j’ai envisagé de travailler avec elle dès mai 2018. J’ai été son bras droit pendant trois ans et demi, profitant de sa connaissance approfondie des vignes, notamment des cépages valaisans et de leurs profils aromatiques. J’ai beaucoup appris à ses côtés grâce à sa rigueur en viticulture et à l’efficacité avec laquelle elle gère ses équipes. En Valais, le travail estival est intense et nécessite un suivi pointu en raison de la diversité des cépages. Je pense que je ne me serais pas installé en Valais si je n’avais pas d’abord connu Marie-Thérèse.
Depuis 2022, vous avez créé le Domaine des Petites Planètes. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
La création de mon entreprise est centrée sur la biodynamie. Elle est spécialisée dans le conseil en viticulture biologique et biodynamique, et je vends également toutes les préparations biodynamiques. Au cours de la première année, on m’a aussi proposé de m’occuper de quelques vignes : d’abord une, puis deux, puis trois. Finalement, j’avais presque un hectare de vigne pour le premier millésime. En 2023 et 2024, cette surface a augmenté pour atteindre un peu plus d’un hectare et demi, soit 1,6 hectare. Cette année, elle atteint presque 2 hectares, ce qui me permet de produire environ 10’000-12’000 bouteilles. Je supervise l’ensemble du projet, en collaborant avec des amis qui travaillent également en bio et en biodynamie. En résumé, c’est un projet collectif pour faire évoluer la viticulture en Valais, et pas seulement sur mon domaine.
De la France au Valais… Comment trouvez-vous le climat valaisan ?
Le Valais, dans son ensemble, correspond parfaitement à mes aspirations. Je suis davantage attiré par la montagne que par la mer, ce qui en fait une destination idéale pour moi. J’ai besoin de paysages montagneux et de vignobles. La diversité des cépages et le microclimat du Valais, très favorable à la viticulture, accentuent encore cette compatibilité.
À côté de vos vignes, vous entretenez aussi un petit potager. Quelle est son utilité ?
Je trouve que c’est très important. Dans « Vigneronnes », une vigneronne disait justement : « quand on est paysan, on doit aussi savoir se nourrir ». Cette année (2025), on a fait simple en mettant l’accent sur les pommes de terre, les tomates et les courges. Nous sommes également en mesure de nous nourrir en partie. L’idée était de ne pas passer tout notre temps dans les vignes, mais de travailler dans le jardin et de favoriser la biodiversité.


Quelle philosophie guide votre approche de la biodiversité au quotidien ?
En viticulture dans le Valais, la pratique biologique implique généralement de consacrer des surfaces à la biodiversité, par exemple en fauchant un rang sur deux pour soutenir les pollinisateurs. Je fais cela, bien sûr. Mais nous essayons, en parallèle, de planter des arbres, en collaboration avec d’autres vignerons et vigneronnes, notamment dans le village de Chamoson, qui dispose d’un réseau agro-environnemental. À ce jour, 3 200 arbustes et 200 arbres fruitiers ont été plantés sur 450 hectares. Même si cela paraît faible au regard de la superficie totale, cela représente un effort conséquent : entretenir ces arbustes et enrichir la diversité de ce vaste vignoble.
«Nous essayons, en parallèle, de planter des arbres, en collaboration avec d’autres vignerons et vigneronnes, notamment dans le village de Chamoson, qui dispose d’un réseau agro-environnemental. À ce jour, 3 200 arbustes et 200 arbres fruitiers ont été plantés sur 450 hectares. »
– Guillaume Bodin, vigneron et réalisateur
Pour conclure, avez-vous de nouveaux projets en perspective ?
Les projets futurs consistent principalement à approfondir le développement du domaine. Par la suite, j’envisage de réaliser des documentaires, bien qu’aucun nouveau projet n’ait encore été prévu à cet égard. Peut-être quelques courts métrages destinés au web, en collaboration avec des clients, mettant en valeur les terroirs suisses, ce qui serait particulièrement intéressant. Cependant, la multitude de tâches qui m’incombent m’incite également à consacrer du temps à moi-même. Hier, par exemple, une sortie en montagne m’a fait beaucoup de bien !
N.B. : Cet entretien et les photographies qui l’illustrent datent d’août 2025. Le texte a été rédigé ultérieurement et certaines informations ont été actualisées pour sa publication en octobre 2026.
Texte & Photographies : Samantha Keller (sauf spécifications)
Direction éditoriale et iconographique : Samantha Keller
Sites internet de Guillaume Bodin : https://www.petitesplanetes.ch et https://www.biody.ch
Le film Vigneronnes : https://www.petitesplanetes.ch/fr/news/vigneronnes-le-documentaire-des-vigneronnes-en-biodynamie-n12
Avec le soutien de la Fondation Zigerli-Hegi

